
Lorsque Pol Pot et les Khmers rouges prennent le pouvoir au Cambodge le 17 avril 1975, ils inaugurent l’un des régimes les plus radicaux et meurtriers du XXe siècle. En seulement quatre ans, entre 1,7 et 2 millions de personnes, soit près d’un quart de la population, périssent sous la dictature du Kampuchéa démocratique. À travers une politique d’ingénierie sociale extrême, Pol Pot impose une vision utopique fondée sur une société agraire pure, affranchie des influences étrangères et de toute forme de modernité perçue comme corruptrice.
L’idéologie qui sous-tend cette révolution radicale s’inspire du marxisme-léninisme, mais également d’un profond rejet de la culture urbaine et du savoir intellectuel. Pour Pol Pot, la seule voie vers un monde parfait passe par la destruction totale de l’ancien ordre social et la reconstruction d’une société égalitaire, exclusivement agricole et autosuffisante. Dès son arrivée au pouvoir, il vide les villes et force des millions de personnes à travailler dans les rizières sous un régime de terreur absolue.
Ici le centre de torture de Phnom Penh – 18.000 prisonniers y furent torturés
Pol Pot, de son vrai nom Saloth Sâr, est influencé par ses années passées en France, où il découvre le marxisme et se rapproche des cercles communistes. Cependant, sa vision du communisme s’éloigne rapidement des modèles soviétique et chinois pour adopter une approche plus radicale et xénophobe, teintée d’un nationalisme exacerbé.
Sa première décision en tant que dirigeant suprême du Kampuchéa démocratique est d’abolir toute structure institutionnelle préexistante. L’argent est supprimé, la propriété privée abolie, les écoles et les hôpitaux fermés. Toute trace de modernité est considérée comme une menace contre la nouvelle société. L’objectif affiché est d’éradiquer les inégalités sociales et d’instaurer un régime où chaque individu travaille la terre pour le bien commun.
Dans cette logique, la population urbaine, perçue comme parasitaire, est contrainte à l’exode rural. Des centaines de milliers d’habitants de Phnom Penh et d’autres villes sont forcés de marcher des jours entiers vers les campagnes, sans nourriture ni eau. Ceux qui ne peuvent pas suivre sont exécutés sur place.
L’éducation est également considérée comme un danger. Les enseignants, les médecins, les ingénieurs et tous ceux qui possèdent un savoir sont systématiquement persécutés. Un simple signe d’intellectualisme, comme le port de lunettes, peut valoir la mort. L’objectif de Pol Pot est de créer une société « vierge » de toute influence extérieure, où seul le travail manuel prévaut.
La vision de Pol Pot repose sur un contrôle absolu de la population. Les Khmers rouges imposent un système de surveillance généralisé où chacun est susceptible d’être dénoncé comme traître au régime. Les purges internes deviennent monnaie courante : même les cadres du Parti communiste du Kampuchéa ne sont pas à l’abri des accusations de trahison.
Le centre de torture de Tuol Sleng (S-21) incarne cette politique de terreur. Situé à Phnom Penh, cet ancien lycée transformé en prison sert de lieu d’interrogatoire où des milliers de prisonniers sont torturés avant d’être exécutés. Sous la direction du tristement célèbre Douch, des confessions forcées sont obtenues par des méthodes inhumaines. La plupart des prisonniers finissent dans les charniers des Killing Fields, abattus à la machette ou à coups de bâton pour économiser les balles.
La logique de purification idéologique s’intensifie au fil des années. Les minorités ethniques, notamment les Vietnamiens, les Chams musulmans et les Sino-khmers, sont systématiquement persécutées. Toute tentative de résistance est écrasée dans le sang.
Si l’idéologie de Pol Pot s’ancre dans le matérialisme marxiste, elle n’est pas dénuée d’une dimension quasi mystique. L’ancien élève de l’école bouddhiste de Phnom Penh conserve un rapport ambivalent au religieux. Les Khmers rouges détruisent temples et pagodes, exécutent les moines et interdisent toute pratique spirituelle, mais Pol Pot lui-même semble nourrir une croyance dans un destin quasi divin.
Certains témoignages rapportent qu’il se considérait comme un être à part, doté d’une mission transcendante pour purifier le peuple khmer et le conduire vers un âge d’or. Cette vision messianique, couplée à une paranoïa extrême, le pousse à voir des ennemis partout, y compris parmi ses plus proches partisans. Il croit en une forme de purification spirituelle par le sang, où les sacrifices humains sont nécessaires à l’accomplissement de son projet totalitaire.
Les Khmers rouges pratiquent aussi des rituels quasi chamaniques, inspirés de croyances animistes profondément ancrées dans la culture khmère. Certaines pratiques d’exécution, comme l’éventrement ou l’arrachage du cœur des victimes, renvoient à des traditions anciennes de prise de pouvoir sur l’âme des ennemis. Cette dimension macabre et mystique confère au régime une aura de terreur absolue, où la mort devient un instrument de purification politique et spirituelle.
Le régime de Pol Pot prend fin en 1979 avec l’invasion vietnamienne du Cambodge. En quelques jours, les Khmers rouges sont chassés du pouvoir et se réfugient dans la jungle. Pol Pot, déchu mais toujours influent, continue de mener une guérilla contre le nouveau régime jusqu’aux années 1990.
Son procès n’aura jamais lieu. Il meurt en 1998 dans des circonstances troubles, officiellement d’une crise cardiaque, alors qu’il est en résidence surveillée dans un camp khmer rouge. Son corps est brûlé à la hâte sur un bûcher de bois et de pneus, comme pour effacer définitivement son existence.
Aujourd’hui, le Cambodge peine encore à panser les blessures de cette époque. Les traces du Kampuchéa démocratique hantent toujours le pays, et le traumatisme des survivants rappelle que la vision utopique de Pol Pot n’a laissé derrière elle que ruines et désolation.
Le mot « Kampuchéa » est une transcription du nom du Cambodge en khmer : « កម្ពុជា » (Kâmpŭchéa). Ce terme dérive lui-même du sanskrit « Kambuja », qui fait référence à une ancienne lignée mythique de souverains khmers.
Historiquement, le pays a porté plusieurs noms :
« Kampuchéa » est la version utilisée dans la langue khmère et reste le nom officiel du pays en interne.
« Cambodge » est l’adaptation francisée du même mot, issue des contacts historiques avec la France.
« Cambodia » est l’anglicisation du terme, utilisée internationalement.
Sous le régime de Pol Pot (1975-1979), l’État prit le nom de « Kampuchéa Démocratique » (Democratic Kampuchea), marquant la rupture avec le passé monarchique et colonial. Après la chute des Khmers rouges en 1979, le pays devient la République populaire du Kampuchéa, sous influence vietnamienne. Ce n’est qu’en 1993, avec le retour de la monarchie, qu’il adopte son nom actuel : Royaume du Cambodge.
Pol Pot, bien qu’intellectuel lui-même, considérait l’intelligentsia comme une menace à son projet radical de transformation sociale. Son désir d’exterminer les intellectuels repose sur plusieurs facteurs idéologiques et stratégiques..
Pol Pot s’inspire du marxisme-léninisme et du maoïsme, mais pousse ces doctrines à un extrême inédit. Il adhère à l’idée que la bourgeoisie et les élites intellectuelles sont des obstacles à la création d’une société purement agraire et égalitaire. Selon lui, le progrès et la modernité ont corrompu le peuple khmer, et seule une rupture totale avec le passé peut régénérer la nation.
Dans cette logique, les intellectuels, qu’ils soient enseignants, médecins, ingénieurs ou simplement éduqués, sont vus comme des agents de l’ancien régime, imprégnés d’influences étrangères. Il considère que leur pensée critique et leur savoir sont des dangers, car ils pourraient remettre en question l’autorité des Khmers rouges et perturber le modèle agricole autarcique qu’il cherche à imposer.
Ironiquement, Pol Pot lui-même vient d’un milieu éduqué. Il a étudié au prestigieux lycée Sisowath de Phnom Penh avant d’être envoyé en France grâce à une bourse d’État. Là, il découvre le marxisme et rejoint des cercles communistes. Mais en échouant à obtenir son diplôme d’ingénieur, il nourrit une forme de ressentiment envers le système académique et ses élites.
À son retour au Cambodge, il se radicalise et rejette son propre passé d’intellectuel urbain. Il choisit de s’effacer derrière une identité paysanne idéalisée, se faisant appeler « Frère Numéro Un » et vivant simplement. En instaurant la dictature du Kampuchéa démocratique, il applique ce rejet à l’ensemble de la société, considérant que seule la paysannerie constitue une classe « pure ».
Derrière cette idéologie, il y a aussi une stratégie politique cynique. Les intellectuels sont ceux qui possèdent les outils pour organiser une résistance ou critiquer le régime. Leur érudition et leur esprit d’analyse pourraient inspirer des révoltes contre la brutalité des Khmers rouges.
En les éliminant dès les premiers jours du régime, Pol Pot s’assure qu’aucune force capable de structurer une opposition ne subsiste. Cette logique s’étend même à ses propres partisans : de nombreux cadres du Parti communiste du Kampuchéa, qui avaient étudié à l’étranger comme lui, sont accusés de trahison et exécutés dans des purges successives.
Avec le temps, Pol Pot devient de plus en plus paranoïaque. Il voit des complots partout et craint que des intellectuels infiltrent son régime pour le saboter. La simple capacité de lire, d’écrire ou même le port de lunettes peut devenir un motif d’exécution, car cela laisse entendre que la personne a reçu une éducation.
Cette paranoïa se traduit par la mise en place de prisons comme Tuol Sleng (S-21), où des milliers d’anciens cadres Khmers rouges sont torturés et forcés d’avouer des crimes imaginaires avant d’être exécutés.
Pol Pot admire Mao Zedong et la Révolution culturelle chinoise (1966-1976), qui prône l’élimination des intellectuels et des « éléments bourgeois » au profit des masses populaires. Mais il va encore plus loin : alors que Mao humilie et rééduque les intellectuels, Pol Pot choisit l’extermination pure et simple.
Pol Pot représente un paradoxe : un intellectuel qui détruit l’intelligence, un homme instruit qui condamne le savoir. Ce rejet radical de l’intelligentsia n’est pas seulement idéologique, mais aussi stratégique : il sert à renforcer son pouvoir et à prévenir toute contestation. Mais en anéantissant l’élite intellectuelle et technique du pays, il condamne aussi le Cambodge à une régression brutale, dont les séquelles se font encore sentir aujourd’hui.
Saloth Sâr, futur Pol Pot, est issu d’une famille sino-khmère originaire de la province de Kampong Thom, au Cambodge. Son grand-père, Phem, s’enrichit au XIXe siècle et participe à la révolte de 1885-1886 contre l’occupation française, avant de périr dans une embuscade. Son père, Loth, modifie son nom sous l’administration coloniale pour devenir Phem Saloth. Dans son entourage, plusieurs membres de sa famille entretiennent des liens avec la monarchie : sa tante Cheng travaille auprès du roi Norodom Ier, et sa cousine devient l’une des concubines du roi Sisowath Monivong dans les années 1920.
Né le 19 mai 1925, Saloth Sâr grandit dans une famille nombreuse de neuf enfants. Son frère aîné, Suoung, intègre la cour royale en tant qu’officier en 1930, tandis que sa sœur, Roeung, suit la voie de leur cousine en devenant concubine du roi Monivong. Son frère Nhep, né en 1927, est celui avec qui il entretient les liens les plus étroits.
La famille Saloth, bien que paysanne, appartient à une classe aisée. Installée à Prek Sbauv, elle possède l’une des maisons les plus vastes du village ainsi qu’environ 25 hectares de rizières. L’environnement familial est réputé calme, les punitions corporelles étant moins courantes qu’à l’accoutumée. Son père lui transmet des récits sur les affrontements passés entre Khmers, Vietnamiens et Thaïlandais, sans toutefois exprimer d’engagement politique manifeste. Comme dans l’ensemble du Cambodge rural, la superstition et les croyances magiques occupent une place importante dans la vie quotidienne.
Le jeune Saloth Sâr grandit également dans un univers imprégné du bouddhisme theravāda, où la royauté est perçue comme dotée d’une supériorité quasi divine. Ce contexte spirituel influence profondément son enfance.
En 1934, à l’âge de neuf ans, son père l’envoie à Phnom Penh afin qu’il puisse poursuivre son éducation, le village de Prek Sbauv ne disposant ni d’école ni de monastère. Il rejoint alors le Wat Botum Vaddei, un monastère-école situé à proximité du palais royal et contrôlé par le Dhammayuttika Nikaya, une branche du bouddhisme étroitement liée au pouvoir. Véritable microcosme éducatif, ce temple accueille chaque année une centaine de jeunes novices âgés de 7 à 12 ans. L’apprentissage y est strict : la vie est rythmée par une discipline rigoureuse où l’individualisme est proscrit. Saloth Sâr y passe un an et semble avoir apprécié cette période.
À l’été 1935, il s’installe chez son frère Suong et son épouse, où réside déjà un autre de ses frères, Chhay, bientôt rejoint par Nhep. Il est alors inscrit à l’école Miche, un établissement prestigieux dirigé par des prêtres français et vietnamiens, où l’enseignement se fait en français. À cette époque, l’accès à une telle éducation est un privilège réservé à une minorité de Cambodgiens. Cependant, Saloth Sâr est un élève médiocre : il accumule des échecs scolaires, redoublant à plusieurs reprises avant d’obtenir son certificat d’études primaires. Son faible niveau l’empêche d’intégrer le lycée Sisowath, la plus prestigieuse institution éducative du pays.
En 1943, il est orienté vers le collège Preah Sihanouk à Kampong Cham, où il devient pensionnaire. Contrairement à l’enseignement traditionnel dispensé aux Cambodgiens, son éducation est imprégnée des valeurs de la Révolution nationale, idéologie de l’administration coloniale sous l’influence du gouvernement de Vichy. Peu intéressé par les études, il se distingue davantage par sa participation à des activités extra-scolaires, notamment la musique et le sport. C’est à cette époque qu’il se lie d’amitié avec Lon Non, futur homme politique et frère du général Lon Nol, qui prendra le pouvoir en 1970.
Pendant son adolescence, Saloth Sâr reste relativement indifférent aux tensions politiques, malgré la montée du nationalisme khmer et des sentiments anticolonialistes. Toutefois, il est imprégné, comme beaucoup de jeunes de sa génération, par une hostilité latente envers les Vietnamiens, perçus comme privilégiés au sein de l’administration coloniale française.
L’événement qui marque un tournant dans sa conscience politique survient en mars 1945, avec le coup de force japonais en Indochine. L’armée impériale japonaise, jusque-là alliée de Vichy, prend le contrôle total de la région, entraînant la proclamation d’un Cambodge indépendant sous tutelle japonaise. Cet épisode introduit la politique dans la vie du jeune Sâr, qui suit de près l’actualité. Peu après, la troupe de théâtre de son école quitte Kampong Cham pour une tournée à travers le pays. À la fin de l’année scolaire, les vacances sont avancées en mai, et il trouve un emploi temporaire dans le commerce.
À la rentrée 1945, il commence à s’améliorer sur le plan scolaire. En 1947, il réussit enfin à intégrer le lycée Sisowath à Phnom Penh en tant qu’interne, en même temps que son ami Lon Non. Il retourne vivre chez son frère Suong. Bien que ses camarades commencent à s’intéresser activement à la politique, il reste relativement détaché de ces débats.
Cependant, ses lacunes académiques persistent. En 1948, il échoue au brevet élémentaire, un examen crucial pour poursuivre ses études dans les filières classiques. Il est alors contraint de s’orienter vers une école technique située dans le nord de Phnom Penh. Ce nouvel environnement est marqué par une ambiance morose et une discipline brutale. Il y suit des cours de menuiserie et fait la connaissance d’un certain Nghet Chhopin.
Malgré ces difficultés, il parvient en 1949 à décrocher son brevet d’études techniques. Parmi les cinq meilleurs élèves de son établissement, il obtient une bourse d’État pour partir étudier en France.
L’armée des Khmers rouges était composée de combattants très jeunes, souvent des adolescents et même des enfants-soldats. La majorité des recrues avaient entre 12 et 25 ans, mais de nombreux enfants âgés de 10 ans à peine étaient également embrigadés.
Pol Pot et les Khmers rouges avaient besoin de soldats fanatisés, prêts à exécuter les ordres sans poser de questions. Pour cela, ils privilégiaient des jeunes issus de milieux ruraux, souvent illettrés, à qui ils inculquaient une haine farouche des classes urbaines et des intellectuels.
Dès le début des années 1970, dans le contexte de la guerre civile contre le gouvernement pro-américain de Lon Nol, l’armée khmère rouge recrute massivement parmi les jeunes paysans. Beaucoup d’entre eux sont orphelins ou ont perdu des proches dans les bombardements américains (Opération Menu et Opération Freedom Deal), ce qui facilite leur radicalisation.
Les plus jeunes soldats, souvent âgés de 10 à 15 ans, sont utilisés comme éclaireurs, porteurs ou messagers. Mais très vite, ils sont aussi envoyés au combat et formés à tuer. Leur manque d’expérience et leur malléabilité en font des exécuteurs sans état d’âme.
Dans les camps d’entraînement, ils subissent un lavage de cerveau intense, où toute forme d’émotion ou d’attachement familial est bannie. L’objectif est de les transformer en machines à obéir. Certains sont même forcés d’exécuter des membres de leur propre famille pour prouver leur loyauté au régime.
Contrairement aux armées occidentales, l’Armée khmère rouge ne repose pas sur une structure hiérarchique traditionnelle. Beaucoup de ses soldats sont analphabètes et n’ont reçu qu’un entraînement rudimentaire. Les officiers eux-mêmes sont souvent des jeunes promus pour leur zèle révolutionnaire plutôt que pour leurs compétences militaires.
Les combattants les plus âgés (20-25 ans) servent souvent de cadres intermédiaires, encadrant des unités d’adolescents et d’enfants. Pol Pot valorise une discipline de fer et la dénonciation permanente. Un soldat qui montre des signes de faiblesse ou de doute risque d’être exécuté par ses propres camarades.
L’embrigadement massif des jeunes a eu des conséquences désastreuses sur la société cambodgienne. Après la chute du régime en 1979, de nombreux anciens soldats khmers rouges, encore adolescents, se retrouvent livrés à eux-mêmes, traumatisés et incapables de se réintégrer. Certains continueront à combattre dans la jungle jusqu’aux années 1990.
Aujourd’hui encore, cette génération brisée porte les séquelles d’un régime qui a fait des enfants des instruments de terreur et de destruction.
L’abolition de la ville et la déportation des populations urbaines
Dès la prise de Phnom Penh en 1975, plus de 2 millions de citadins sont contraints de quitter la capitale et d’autres villes du pays en quelques jours. Ces « nouveaux travailleurs » sont envoyés dans les campagnes, souvent à pieds sur des centaines de kilomètres, sans eau ni nourriture. Médecins, enseignants, ingénieurs et fonctionnaires sont désormais des paysans de force, privés de leurs anciennes compétences et soumis à une vie de labeur.
Pol Pot ordonne d’augmenter radicalement la production de riz, imposant des quotas impossibles à atteindre (3 tonnes par hectare, contre 1 tonne auparavant).
Les ouvriers agricoles, souvent inexpérimentés, doivent travailler jusqu’à 16 heures par jour, sous une surveillance stricte des cadres khmers rouges. Toute faiblesse ou tentative de révolte est punie par la mort. L’irrigation massive : Les barrages et canaux construits à mains nues. De gigantesques réseaux d’irrigation sont creusés, souvent à mains nues avec des outils rudimentaires.
Parmi les projets emblématiques figure le réseau de canaux du Tonlé Sap, destiné à améliorer les rendements agricoles mais mal conçu et inefficace.
La main-d’œuvre, sous-alimentée et sans soins médicaux, s’effondre de fatigue. Ceux qui ne peuvent plus travailler sont exécutés sur place.
Pol Pot rêve d’un Cambodge entièrement autonome, où tout doit être produit localement. Il lance plusieurs projets industriels absurdes, souvent réalisés par des prisonniers sous des conditions effroyables.
Les « usines » artisanales
Faute de technologies modernes (jugées capitalistes), des usines de textile, de briques et d’outils sont créées avec des méthodes primitives. Les ouvriers doivent travailler sans formation, avec des matériaux de mauvaise qualité, ce qui conduit à un gaspillage énorme et des accidents fréquents.
Les routes et ponts inachevés
Des milliers de prisonniers sont mobilisés pour construire des routes à travers le pays, souvent sans planification sérieuse.
De nombreux ponts restent inachevés, car les Khmers rouges n’ont ni ingénieurs qualifiés ni équipements adéquats.
Les travaux symboliques : Une propagande meurtrière
Pol Pot ordonne la construction de monuments célébrant la révolution, qui ne seront jamais achevés.
Les prisonniers politiques sont parfois obligés de sculpter des statues et des slogans révolutionnaires, avant d’être exécutés.
Le travail des prisonniers : L’enfer des centres de détention
Tuol Sleng (S-21) : Un centre de torture et d’expérimentation
Situé à Phnom Penh, le centre S-21 accueille entre 12 000 et 20 000 prisonniers politiques, dont la plupart sont exécutés après des mois de torture.
Certains détenus sont contraints de travailler dans des conditions extrêmes, notamment pour construire des infrastructures secrètes ou creuser des fosses communes. Des médecins khmers rouges expérimentent des méthodes de privation sensorielle et de malnutrition extrême sur les prisonniers.
Les Killing Fields : L’extermination par le travail
De nombreux prisonniers sont envoyés dans des champs de travail forcé situés près des sites d’exécution (comme Choeung Ek). Ils doivent creuser leurs propres tombes avant d’être abattus à la machette ou à coups de bâton (les balles étant jugées trop coûteuses).
Les brigades d’enfants
Les Khmers rouges utilisent massivement des enfants dès l’âge de 10 ans pour travailler dans les rizières, transporter des charges lourdes ou espionner leurs propres familles. Les plus jeunes sont souvent affectés à des corvées de nettoyage, de transport de cadavres ou d’entretien des armes. Les mines et la fabrication artisanale d’armes. Certains adolescents sont envoyés dans les forêts pour extraire des minerais destinés aux industries rudimentaires du régime.
D’autres travaillent dans des usines d’armement improvisées, où ils assemblent des explosifs et des pièges destinés aux ennemis du Kampuchéa démocratique.
Une stratégie de destruction planifiée
Pol Pot ne cherche pas seulement à exploiter la main-d’œuvre, il veut purifier la société par le travail. Selon lui, la souffrance et l’épuisement sont des moyens de transformation idéologique. L’abolition de l’argent et du commerce empêche les individus de subvenir à leurs besoins en dehors du travail collectif.
Les rations alimentaires sont volontairement insuffisantes (une bouillie de riz par jour, parfois moins), ce qui affaiblit les travailleurs et les empêche de se révolter.
Le port de vêtements noirs uniformes et la suppression des fêtes et des rites religieux visent à déshumaniser les travailleurs et à les transformer en rouages de la machine révolutionnaire.
Le projet agricole et économique de Pol Pot se solde par une catastrophe absolue. La production de riz chute, car les travailleurs affamés ne peuvent pas cultiver efficacement. Les canaux et barrages mal conçus provoquent des inondations et des pénuries. L’industrie khmère rouge est une illusion, produisant des outils et des armes de mauvaise qualité.
Mais au-delà de l’échec économique, le régime khmer rouge entraîne surtout la mort de 1,7 à 2 millions de personnes, soit près d’un quart de la population cambodgienne. Une grande partie de ces morts sont dues au travail forcé, à la famine et aux maladies causées par les conditions de vie épouvantables.
Aujourd’hui, le Cambodge porte encore les séquelles de cette tragédie. Les infrastructures construites sous Pol Pot sont soit abandonnées, soit utilisées comme mémoriaux, et le souvenir du génocide reste profondément ancré dans la mémoire nationale.
Après la chute des Khmers rouges en 1979, très peu de responsables ont été traduits en justice. Pendant plusieurs décennies, l’impunité a régné, en partie à cause de la guerre civile et du soutien international dont bénéficiaient encore certains anciens cadres khmers rouges.
Il faut attendre 2003 pour que soit mis en place un tribunal spécial, les Chambres extraordinaires au sein des tribunaux cambodgiens (CETC), soutenu par l’ONU et chargé de juger les crimes commis sous le Kampuchéa démocratique (1975-1979).
Cependant, en raison de la disparition de nombreux responsables et des blocages politiques internes, seules cinq personnes ont réellement été condamnées :
Kaing Guek Eav, alias « Douch » (chef de la prison S-21) – Condamné à perpétuité en 2012, mort en 2020.
Nuon Chea (Numéro 2) – Condamné à perpétuité en 2018, mort en 2019.
Khieu Samphan (chef de l’État khmer rouge) – Condamné à perpétuité en 2018, toujours en prison.
Ieng Sary (ministre des Affaires étrangères) – Mort en 2013 avant la fin de son procès.
Ieng Thirith (ministre des Affaires sociales, épouse d’Ieng Sary) – Jugée inapte pour raisons médicales, morte en 2015.
Pol Pot (Numéro 1) n’a jamais été jugé. Il meurt en 1998, officiellement d’une crise cardiaque, alors qu’il était en résidence surveillée.
De nombreux cadres Khmers rouges ont été intégrés au gouvernement cambodgien après leur reddition dans les années 1990.
Les procès ont été lents et limités, en raison des pressions politiques du Premier ministre Hun Sen, lui-même un ancien Khmer rouge ayant fait défection en 1977.
Sur les milliers de bourreaux et responsables du génocide, seuls trois ont été définitivement condamnés et emprisonnés. La plupart des anciens Khmers rouges ont vécu en liberté jusqu’à leur mort, ce qui laisse une profonde frustration parmi les survivants et les familles des victimes.
Bien que responsable de l’un des pires génocides du XXe siècle, Pol Pot et les Khmers rouges ont bénéficié d’un soutien international inattendu, même après leur chute en 1979. Ce soutien s’explique par des intérêts géopolitiques liés à la Guerre froide et aux rivalités entre grandes puissances.
Un appui stratégique dès les années 1960
Dès la guerre civile cambodgienne (1967-1975), la Chine de Mao Zedong apporte un soutien logistique aux Khmers rouges. Pékin voit en Pol Pot un allié contre le gouvernement pro-américain de Lon Nol et, plus largement, contre l’influence vietnamienne et soviétique en Asie du Sud-Est.
Entre 1975 et 1979, la Chine fournit à Pol Pot des armes, des munitions et un appui financier estimé à plusieurs centaines de millions de dollars.
Des conseillers militaires chinois sont présents au Cambodge pour former l’armée khmère rouge.
Malgré la famine et les massacres, la Chine continue à soutenir Pol Pot sans intervenir contre ses crimes.
Une aide persistante après 1979
Après l’invasion vietnamienne qui renverse les Khmers rouges en janvier 1979, la Chine ne reconnaît pas le nouveau gouvernement cambodgien installé par Hanoï. Elle continue à fournir des armes et une assistance logistique aux guérilleros khmers rouges réfugiés à la frontière thaïlandaise.
En représailles contre le Vietnam, la Chine lance même une guerre-éclair contre Hanoï en février 1979 (conflit sino-vietnamien), montrant ainsi son soutien à Pol Pot.
L’ennemi de mon ennemi est mon ami
Bien que les États-Unis dénoncent publiquement les crimes des Khmers rouges, ils adoptent une position pragmatique après 1979. Leur objectif principal est de contrer l’influence vietnamienne, perçue comme un pion de l’Union soviétique.
Washington considère l’occupation vietnamienne du Cambodge comme une menace et préfère soutenir indirectement la résistance khmère rouge plutôt que de voir Hanoï dominer la région.
Des aides financières sont accordées aux rebelles cambodgiens, y compris aux Khmers rouges, via la Thaïlande.
La CIA et d’autres agences occidentales ferment les yeux sur la livraison d’armes chinoises aux Khmers rouges, permettant ainsi à Pol Pot de poursuivre sa guérilla.
Le maintien des Khmers rouges à l’ONU
Un des actes les plus choquants du soutien occidental est la reconnaissance diplomatique des Khmers rouges jusqu’en 1993.
Malgré sa chute en 1979, Pol Pot conserve le siège officiel du Cambodge à l’ONU grâce au lobbying américain, chinois et thaïlandais.
Pendant près de 14 ans, l’ONU continue de considérer les Khmers rouges comme le gouvernement légitime du Cambodge.
Le principal adversaire des Khmers rouges après 1979 est le Vietnam, qui installe un gouvernement pro-vietnamien à Phnom Penh dirigé par l’ancien cadre khmer rouge Hun Sen.
Soutenu militairement par l’Union soviétique, le Vietnam tente d’éliminer la guérilla khmère rouge mais se heurte à la résistance soutenue par la Chine, les États-Unis et la Thaïlande.
L’occupation vietnamienne dure jusqu’en 1989, moment où le Vietnam, affaibli économiquement, se retire sous la pression internationale.
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